VOLLEY-BALL : LE COACH DES BLEUES TIRE LA SONNETTE D’ALARME AVANT PARIS 2024

Emile Rousseaux
Emile Rousseaux à Harnes (photo JMD/Sports 5962)

Le sélectionneur national de l’équipe de France féminine de volley-ball, Emile Rousseaux, était à Harnes pour le match de Golden League entre la France et la Bosnie-Herzégovine. Le technicien belge s’est longuement entretenu avec la presse locale. A un an et demi des Jeux Olympiques Paris 2024, il dénonce un manque d’écoute criant de la part des clubs et de la FFVB et craint que les Bleues ne soient pas compétitives à Paris.

Pas de langue de bois avec Emile Rousseaux, un Wallon bon teint, souriant et cultivé. Celui-ci a repris l’équipe de France féminine il y a quatre ans. Après la victoire mercredi soir à Harnes, et à la veille du 3è match de Golden League ce samedi 4 juin à Tuzla, en Bosnie-Herzégovine, il s’inquiète fortement sur la réussite de sa mission. Sa mission: monter une équipe de France compétitive pour Paris 2024. A deux ans de l’échéance, il affirme ne pas être écouté par la Fédération française de volley-ball. Entretien.

SPORTS 59/62: l’année passée, l’équipe de France féminine est parvenue en 1/4 de finale du championnat d’Europe, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Avez-vous senti des progrès depuis ?

Emile Rousseaux:, entraîneur de l’équipe de France de volley:  » quand je suis arrivé en 2018, il n’y avait que 5 joueuses titulaires sur 18 dans leurs clubs. Faites le calcul: cela faisait donc 13 réservistes. Imaginez Didier Deschamps qui fasse une équipe de France avec des réservistes… Il se fait défoncer ! Moi, j’étais comme cela. Je devais faire une équipe de France avec des réservistes.

Notre combat est de montrer au monde du volley-ball français que les Françaises ne sont pas nulles, qu’elles méritent plus de considération. Et que dans un championnat composé essentiellement de joueuses étrangères, elles méritent une meilleure reconnaissance.« 

 » Donner des contrats décents, pas 600 balles par mois… »

C’est un vrai combat. Il y en a quatre qui jouent aujourd’hui en Italie et une qui a joué en Grèce. Et il y plusieurs qui sortent de l’institut de formation à Toulouse. Et qui ont trouvé un contrat professionnel décent, et pas 600 balles par mois… Cela aussi, c’est féminin, si vous faites cela aux mecs, c’est la cata (sic). Mais pour les filles…

Il y a beaucoup de choses à faire au niveau des mentalités pour que nos filles puissent avoir la reconnaissance qu’elles méritent. En tous cas, elles ont la reconnaissance d’un Belge, moi, voilà…« 

Les JO 2024, cela peut-être un tremplin pour cette reconnaissance ?

ER:  » je suis extrêmement perplexe. En tous cas, c’est ce que nous voulons au niveau du groupe et du staff. Mais moi, je suis sans doute un peu naïf. Je pensais que que les Jeux Olympiques en France, ce serait l’occasion pour remettre tout le secteur féminin dans son ensemble sur de bons rails. De donner plus de place aux joueuses françaises.

Comme vous avez pu le constater, on peut aujourd’hui être champion de France en payant des amendes et en ne mettant aucune joueuse française sur le terrain ! Il y a quatre ans, c’était comme cela. Depuis, cela n’a toujours pas changé. Je ne comprends rien du tout… En Belgique, on n’aura jamais les Jeux Olympiques. Je pensais que c’était l’occasion pour la Fédération et les clubs de se mettre autour de la table, de construire une réflexion et de mettre en place des actions pour revigorer le secteur féminin et profiter de cette formidable occasion.« 

 » Aujourd’hui, il ne se passe rien. C’est le néant… »

Aujourd’hui, je peux vous dire qu’il ne se passe absolument rien. C’est le néant. Je ne jette pas la pierre à la fédé, je ne jette pas la pierre aux clubs. Je dis simplement que je ne comprends rien du tout. Sans doute que je n’ai pas les neurones qu’il faut pour comprendre cette situation…« 

Cette équipe de France avenir qui évolue en Ligue A féminine ne vous satisfait donc pas ?

Emile Rousseaux:  » écoutez, 80% des points qui sont marqués en Ligue A féminine de volley sont marqués par des joueuses étrangères. Donc 20% par des Françaises. Et dans les 23 qui évoluent dans les six majeurs, il y a 13 liberos qui ne marquent donc pas de points. On est absolument sous-représentés en pouvoir d’attaque.

Et si on retire France Avenir, il n’y a que 12% des points qui sont marqués par des Françaises. C’est l’arbre qui cache la forêt. On est dans une illusion. Je sais qu’avec mon discours, je dérange. Mais à mon âge… Je ne comprends que les joueuses françaises dans les autres sports collectifs font des prestations de très haut-niveau. Donc, le problème, ce n’est pas qu’il n’y a pas l’ADN du sport féminin français. Il faut renforcer le vivier. Il y a un plan de formation, un PPF, dans lequel il n’y a aucune trace de travail avec les clubs.

Les Jeux Olympiques, une occasion manquée

Je ne veux critiquer personne, mais je prends acte. Je suis étranger, les Françaises m’intéressent. Et je suis désolé qu’à part les guéguerres de tous bords, on ne soit pas capable de se mettre autour de la table pour créer un vrai projet. Je pense moi, petit Belge, que les JO, c’était une formidable opportunité. Mais je suis sans doute naïf…« 

Emile Rousseaux (de dos) manage les Bleues depuis 2018 (photo FFV)

Est-ce que la situation peut encore changer d’ici un an et demi ?

ER:  » cela fait déjà 4 ans que je l’appelle de mes voeux. On me dit: au lieu de critiquer, tu devrais venir voir nos centres de formation. Ces CFC, vous pouvez voir le niveau des joueuses qui sortent… C’est très bien de travailler avec les jeunes filles. Mais il y a trois volley-ball: le volley santé, le volley santé qu’il faut renforcer. Et puis, il y a un volley-ball régional qui doit alimenter les grands clubs. Et il y a enfin l’université du volley-ball, c’est-à-dire la haute performance.

Intégrer davantage de joueuses françaises en championnat

Une jeune française qui a le niveau de la haute-performance doit pouvoir être encadrée optimalement. Il y a des CFC qui fonctionnent. Mais malheureusement, le vivier est beaucoup trop réduit pour produire lesjoueuses dont on a besoin. Depuis quatre ans, j’appelle à nous mettre autour de la table avec des gens qui veulent faire autre chose que de me défoncer…

Mais voilà, je suis philosophe, comme l’autre Rousseaux, Jean-Jacques (sourire). La pédagogie m’intéresse. Mais je ne comprends rien du tout. Excusez moi…« 

Vous avez pourtant le soutien du public, comme on le voit ici à Harnes ?

Emile Rousseaux, entraîneur de l’équipe de France féminine de volley:  » c’est sûr ! On était à Dunkerque, il y avait 700 personnes. Il y en a 1400 ici. Vous voyez aussi à Mulhouse, c’est formidable le nombre de spectateurs en championnat. Il y a vraiment des endroits où il a un coeur et une passion pour le volley-ball féminin. Mais c’est dommage qu’il n’y ait pas une réflexion pour intégrer davantage de joueuses françaises.« 

Entretien recueilli à Harnes par Jean-Marc Devred

A propos de JEAN-MARC DEVRED 908 Articles
Journaliste professionnel depuis 1980, après des études de journalisme au CUEJ de Strasbourg. Carrière en presse écrite, en radio et surtout en télévision à France3 Nord-Pas-de-Calais.